[Interview] Matthieu Rouèche

Nous avons rencontré Matthieu Rouèche au Fantask Open de Lyon. Ce peintre qui s’exprime aussi bien dans le fantastique que l’historique réalise des peintures au style incomparable, où derrière les qualités techniques ressortent de vrais sentiments. Entretien avec un  De Vinci de la figurine.

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Bonjour Matthieu, comment en es tu venu à la figurine ?

MatthieuAdo,  je faisais beaucoup de dessins, de la bande dessinée et de l’illustration. Puis j’ai découvert les figurines par mon frère,  qui commençait avec Warhammer. Je ne fus jamais joueur mais j’ai vite commencé à peindre ses pièces. Comme j’avais déjà peint à l’acrylique, j’avais quelques aptitudes.

Cela doit faire environ 6 ans que je m’intéresse aux figurines de concours, et j’ai notamment découvert ce monde quand j’ai rencontré Jérémi Bonamant lors d’un stage. J’ai vu des figurines historiques et j’ai alors compris qu’elles n’étaient pas simplement des couleurs, qu’il y avait d’autres choses derrière, comme les lumières. Un autre aspect s’est ainsi dévoilé.

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Tu as développé un très haut niveau de peinture, où l’application des teintes évoque beaucoup le traitement des tableaux de la Renaissance. Pourquoi s’être orienté dans cette approche, comment es tu arrivé à adapter cette démarche à la figurine ?

MatthieuCe que j’aime, c’est les contrastes qui ne sont pas forcément liés à la couleur, mais à la lumière et aux valeurs. Je n’ai pas spécialement une palette de couleur large, j’ai dans mes anciennes pièces beaucoup utilisé des teintes « naturelles », des  marrons/verts. Ce qui m’importe le plus est la pose de la lumière, qui reste le plus intéressant en figurines.

Il y a la technique, mais il faut savoir donner une ambiance qui mette en valeur la figurine. Pour une bonne figurine, on ne doit pas seulement réaliser une belle peinture, mais se demander si la peinture met en valeur les volumes de la pièce, de la sculpture. Il faut révéler les volumes. C’est pourquoi je m’intéresse aux peintures de la Renaissance, car il y a un travail remarquable de  valeurs, de contrastes clairs/obscurs et des points focaux.

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Quelles sont les techniques que tu mets en place pour parvenir à ces lumières douces et détaillées ?

 Matthieu Je travaille assez vite les ombres et la teinte de base dans le frais, comme un croquis, pour avoir des ombres déjà opaques et posées, puis seulement je travaille les lumières. Je pars souvent d’une teinte de départ plus foncée que la teinte moyenne, avant de travailler les couleurs claires en opacité et en détaillant un maximum les plis, les petits détails importants qui captent la lumière, tout en veillant à ne pas fausser les volumes de la sculpture avec une peinture trop dessinée.

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Jusqu’à combien de temps peux tu passer sur une figurine ?

Matthieu Il m’est arrivé de passer jusqu’à 60 ou 80 heures sur un projet, mais pour les dernières peintures pour Blacksmith, c’est en moyenne entre 25 et 30h, socle compris.

Comment organise tu tes sessions de travail ?

 Matthieu Je pars davantage sur de grosses sessions, entre 4 et 5h. Mais il m’est déjà arrivé de peindre  pendant 14 ou 15h.  Je peins principalement les soirs et le jour où j’ai congé.

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Nous découvrons tes peintures Studios qui ont été nombreuses ces derniers temps. Que t’apporte cette expérience de peindre pour les gammes, en tire tu des enseignements particuliers ?

 Matthieu La rapidité, j’aime la notion de délai qui permet de finir son projet. Je suis assez libre dans le choix des couleurs, je ne subis pas de grandes contraintes. Les commandes m’ont amené à peindre davantage dans le frais, à réaliser plus de textures, à employer plus de couleurs pour faciliter la lecture de la figurine et mettre en avant les qualités de la sculpture.

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Est ce qu’il y aune étape que tu préfère plus que les autres quand tu élabores une pièce ?

Matthieu – Les visages, comme toujours et peu importe la taille, car c’est ce qui apporte de la vie à la pièce. Un visage réussi me donne envie de continuer la pièce. Disons aussi le traitement de la peau en générale.

Et à l’inverse, une que tu apprécies moins ?

Matthieu – La préparation des pièces, je n’ai pas vraiment de plaisir. J’essaie de la faire vraiment comme il faut, car c’est embêtant pour la suite, les imperfections finissent toujours par se voir.

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Souhaites tu développer certains aspects dans ta peinture ?

Matthieu – Plein, j’aimerai beaucoup travailler les clairs/obscurs, plus aller à l’essentiel. Quand on regarde un tableau de Rembrandt, l’image attire le regard sur les points importants, puis est plongée dans l’obscurité, plus floue, à mesure que l’on s’éloigne des points focaux. En figurines, j’ai envie de plonger davantage les zones dans l’ombre, établir des zones périphériques et des points focaux plus marqués, plus clairement définis. L’idée est de trouver un contraste entre le flou et le net, sans donner l’impression que les parties floues ne sont pas peintes. Ce n’est pas seulement pour gagner du temps, mais vraiment pour renforcer les points focaux. J’ai déjà commencé à travailler timidement là-dessus.

Il y aussi les tartans que j’aimerai réaliser, puis davantage de sculpture aussi, pour pouvoir créer mes propres scénettes.

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As tu des sources d’inspirations sur lesquelles tu appuies ton travail ?

Matthieu Je suis très peu Comics et cinéma américain, même si il y a toujours des choses intéressantes à prendre. J’aime beaucoup l’illustration, et aussi des livres en rapport avec ce que je peins. En ce moment c’est une nouvelle de Fiona Mac Leod (« Le chant de l’Epée et autres contes barbares »), qui vivait dans le nord de l’Ecosse. J’ai lu pas mal de bouquins sur les vikings et leur histoire, sur le fonctionnement interne de leur société. Ils ont découvert énormément de choses, ils étaient assez simples et égalitaires, malgré l’image barbare qui nous est restée. Et puis la nature… c’est ce que l’on essaie de reproduire non ?

Est ce qu’il y a des pots de peinture que tu préfères plus que les autres ?

Matthieu Il n’y a pas de gammes en particulier. J’adore le Dark Flesh, qui enrichi beaucoup les teintes une fois mélangé ou en glacis, alors qu’elle est assez catastrophique à utiliser seule.  J’ai aussi essayé les peintures Scale 75, qui sont vraiment super bien, elles ont un rendu très mat. Elles se mélangent très bien avec les autres.

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Les peintres ont souvent leurs sculpteurs favoris. Quels sont ceux que tu admires le plus ?

MatthieuEn historique, Latorrre, car je ne sais pas si il y a une pièce de lui que je n’ai pas envie de peindre. Il a toujours les bons volumes, le petit truc qui rend la figurine dynamique et à chaque fois le petit détail parfait.  Et en fantastique Allan Carrasco, pour la justesse des volumes, le fait qu’il ne surcharge pas, et quel que soit le sujet c’est hyper agréable à peindre. Il y aussi Valentin Zak dans un style plus para BD, qui a quelque chose de vraiment très efficace.  Ainsi que Rémy Tremblay, pour l’ensemble de son travail, son approche de la figurine, la richesse de ses travaux.

De la même façon, quels sont les peintres qui t’impressionnent aujourd’hui ?

Matthieu – Pour l’historique Ernesto Reyes, qui a une approche de la couleur et de la texture hyper intéressante. Et plus récemment Martin Goumaz avec qui je peins de temps en temps. Notamment son Space Marine en 75mm, c’est l’exemple d’une peinture parfaite, dans les lumières et la technique. En plus, il m’a  fait aimer une pièce que je n’appréciais pas à la base. Il y a plein de peintres qui m’impressionnent, je dirais encore Benoît Ménard et ses textures de fou, Dimitri Peyrard pour la propreté et la justesse de ses peintures ou encore Mathieu Lalain… pour les ambiances.

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As tu connu des chocs esthétiques en figurines, des pièces qui t’ont marqué durablement ?

Matthieu Plein et à plusieurs moments différents, mais deux me reviennent directement en tête. La première à m’avoir marqué et donné envie de peindre fut un saxon Latorre peint par Jérémie Bonament, découvert  lors du stage cité plus haut. Le second est le héros Irlandais de Rémy Tremblay, vu au Ravage Mix Open, qui en sculpture comme en peinture est juste impressionnant. Plus récemment le buste de Gurka de Benoît Ménard…

 Quels sont les critères que tu trouves les plus importants à la vue d’une figurine ?

 Matthieu – Une chose très importante, c’est qu’elle soit visible de loin, qu’on ait envie de s’approcher, et surtout qu’on ne soit pas déçu de près. Il faut déjà une ambiance de loin, que le détail soit déjà visible et que l’on découvre des subtilités en s’approchant. Cet aspect  fonctionne par exemple très  bien chez Rémy Tremblay.

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Selon toi, qu’est ce que la figurine est en mesure d’apporter, que les autres arts ne peuvent pas ?

Matthieu – La 3D et la matière. Le fait que la figurine soit un objet réalisé à partir de matière. La figurine suggère quelque chose de plus complet autour. Avec seulement une petite scénette, on arrive à suggérer tout un univers. J’aime les figurines simples sans mille détails, où il y a de la place pour l’imaginaire.

Dans le fantastique, j’aime quand il y a quelque chose de réaliste, j’ai notamment pris beaucoup de plaisir à peindre la grenouille pour Blacksmith Miniatures. Le fantastique est intéressant quand il est proche de la réalité, jusqu’à mettre le doute.

Quelle est la dernière oeuvre qui t’ait profondément marqué, qui a longtemps accompagné ton esprit ?

Matthieu – Il y a eu le film le Labyrinthe de Pan qui m’a fortement marqué. Il y a de la sensibilité, une esthétique, et en même temps l’histoire est dramatique. L’esthétique est particulière, sombre mais pas déprimante, avec des touches d’humour, un mélange d’histoire et de fantasy. Comme dans la littérature nordique, les hommes sont mêlés à des mythes sans pouvoir savoir où s’arrête l’histoire et ou commence l’imaginaire.

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Rêves tu de réaliser un jour un projet qui te tient à coeur ?

Matthieu – Pour cela il faudrait que j’apprenne à sculpter. Des vikings qui chargent dans la neige sur un socle légèrement en pente…une pièce dynamique où la tension des hommes contraste avec la légèreté du décor, de la neige. Et surtout, un projet que j’ai depuis longtemps, une petite fille en 54mm, des années 30, qui tiendrait un cerf-volant qui se transforme en nuée de papillons. Pour la peinture, la fille serait en sepia, et les papillons très colorés et hauts dans le ciel afin d’exploiter à fond la 3d qu’apporte la figurine. Pour l’instant c’est une idée, mais j’aimerais vraiment être capable de le faire.

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Quel conseil donnerais tu au figuriniste débutant qui désire évoluer et progresser dans notre passion ?

Matthieu – Ne pas chercher à recopier d’autres peintres, ne pas essayer de faire comme ce qui marche en ce moment. Il faut s’inspirer de la nature, des photos… Il y a beaucoup de choses qui se ressemblent aujourd’hui, comme si tout le monde suit le style qui marche le plus. J’ai l’impression que si le niveau général a fait un bond incroyable, les peintres sont nombreux à suivre les mêmes tendances,  à suivre les techniques des ténors. L’exemple des effets d’aérographes est parlant. Cette approche a tendance à unifier les rendus… du coup j’apprécie de plus en plus les pièces qui ont la « patte » de leur peintre, trouver les coups de pinceaux, la texture qui donne vie à la fig. Il y a de plus en plus de projets mais on ne découvre pas tant de nouveauté dans l’approche.

Si les peintres cherchent à produire d’autres rendus, on pourrait apprécier des styles plus différenciés. Pour ça, il faut s’intéresser à ce qu’il y a en dehors de la figurine. Par exemple si tu veux faire un arbre, il ne faut pas aller voir comment il a été fait sur Coolmini par un autre peintre, mais en observer un de ses propres yeux. Pour la peau, se tourner  du côté des illustrations, des photos et des gens dans la rue. Il faut en fait chercher dans des domaines extérieurs à la figurine, pour faire de la figurine.

Merci d’avoir répondu à nos questions !

 

Style

Les travaux de Matthieu Rouèche se distinguent par une qualité rare. À chacune des pièces est accordé un sens de la mise en scène,  le personnage se trouvant toujours en harmonie avec son décor. Ainsi se forment des atmosphères autour des figurines qui, servies par un éclairage remarquable, semblent plus vraies que nature. Direction le site web Gribouille Moi Dessus pour continuer la visite. Vous y découvrirez, en plus des figurines, d’excellents Tutoriels sur les socles.

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About Cyril Tuloup

A lancé le site en février 2011, aime depuis toujours les figurines et les montagnes. Nourri par la Nature, l'art et l'alpinisme, Un monde de petits bonshommes partage les joies de la création et de l'aventure.