[Interview] Ned Bouadjar

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Nous avons rencontré à Lyon l’alpiniste chevronné Ned Bouadjar. Veilleur de nuit à la résidence André Allix, il a conquis les plus hauts sommets des continents dont l’Everest.

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Bonjour Ned. Comment est née cette passion pour la montagne ? 

Ned – Je viens de la campagne,  j’ai grandi dans l’ouest Lyonnais. J’ai admiré très jeune les montagnes lorsque le massif du Vercors se reflétait sous la pluie. Un spectacle magnifique.

Je voulais découvrir ces sommets. Au départ j’ai commencé par des randonnées, avant de passer à la verticalité. Tout d’abord par la Via Ferrata, puis par l’escalade. J’ai voulu m’engager un peu plus, et tout s’est enclenché à partir de l’escalade. J’avais trouvé une vocation. J’ai rencontré des gens qui m’ont mis le pied à l’étrier.

Dans le documentaire «Comment j’ai gravi l’Everest», tu évoques ton mentor Bernard Müller. 

Ned – C’est avec Bernard Müller que j’ai suivi mon cycle de formation et d’initiation. Le but fut d’acquérir une forme d’autonomie. Mon premier sommet fut le Mont Blanc, ce fut symbolique pour moi. Bernard Müller est à mes yeux un maître spirituel, c’est de lui que tout est partit. Il m’a formé, conseillé, donné cette chance de toucher du doigt les plus hauts sommets de la planète.
Il fut l’organisateur de toutes mes expéditions depuis 2004, dont celle de l’Everest. Il fut à la fois mon routeur météo et mon confident. Je le vois comme une Montagne, c’est un Himalayiste renommé dans le monde entier et un précurseur des Seven Summits. Quand il vous apprend, il n’est plus dans l’apprentissage, mais dans la transmission des choses. Rares sont ces hommes.

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(Ned Bouadjar à gauche, et Bernard Müller à droite)

Tu es fasciné par le sommet du Mont Blanc. Pour quelle raison ?

Je fus inspiré par la crème dessert Mont Blanc. Il y avait peut-être de la crème au sommet. (rires)
Le Mont Blanc m’a inspiré l’humilité, la grandeur, la sagesse, ce que nous sommes vis à vis de la nature. Il portait également les grands noms des alpinistes, ceux des précurseurs. Son histoire est inspirante, c’est une montagne prestigieuse, connue du monde entier. C’est avec elle que commence l’histoire de l’alpinisme.

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Combien de fois l’as-tu gravi ?

Ned – J’ai fait onze Mont Blanc. Je l’ai réalisé trois fois en hivernal. La période que je préfère reste de fin août à mi septembre, il y a une belle lumière et moins de fréquentation. J’aime également le réaliser seul, pour me retrouver avec moi-même, sans avoir une attache directe. J’ai toujours eu un fort esprit d’indépendance.

De quelle façon t’entraînes-tu physiquement ?

Ned – Mon entretien quotidien passe en premier par le vélo. Je fais en moyenne 60 km tous les jours, ce qui constitue un bon travail foncier. Pour les déplacements en ville, je le considère comme le meilleur compromis Je pars aussi dans les Alpes seul ou avec des amis. Le sommet du Mont Blanc est le thermomètre de ma condition physique. En escalade j’évolue autour du niveau 6a, qui constitue un passeport en tout car on ne grimpe pas toujours à la verticale en alpinisme. J’ai aussi une hygiène de vie, je fais attention à ne pas prendre de poids, car c’est un facteur aggravant en montagne. Je ne fais pas de course à pied afin de préserver mes genoux. Je ne fais pas de musculation car ce n’est pas utile en haute altitude. Il faut rester le plus naturel possible.

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Selon toi, quel moment est difficile à gérer en alpinisme ?

Ned – Dans mon cas, c’est quitter ma famille. C’est mon pilier, l’énergie par excellence, le point de départ. Après, en montagne, nous savons de quoi il s’agit. Les choses vont crescendo. Il y a bien sûr le prix d’une passion, mais on ne va pas à la guerre. Nous allons chercher un rêve, un prestige. La difficulté, c’est la présence des dangers objectifs et subjectifs. Le danger est omniprésent, sa gestion impose la conscience de vie et de mort. Derrière le rideau de la montagne il y a toujours ce que tu ne vois pas. La véritable sécurité n’arrive qu’une fois que tu retrouves ta famille. C’est ça la réalité.

A l’Everest, à près de 9000 mètres, tu n’es plus la même personne.  Tu es au-delà de l’humain. Ton existence ne tient plus qu’à une spiritualité. Le mental est la clef de voûte de la réussite, c’est lui qui prendra le relais.

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Comment te prépares-tu à ces conditions psychologiques ?

Ned – Le mental n’est pas quelque chose qui se prépare, ce n’est pas une matière, ce n’est pas palpable. Tu peux réagir mal ou bien. Dans le cadre de l’Everest, je l’ai travaillé à travers des livres, des récits de Montagne. A l’instar de ces personnes à qui il arrive des drames ou des accidents, ta vie dépend de tes décisions.

Je m’étais acheté un livre aux éditions Guérin, appelé Tragédie à l’Everest. Il retrace l’histoire d’une expédition en 1996 où la plupart des membres sont morts sur la montagne. Ce fut l’une des plus grande catastrophes de l’Everest. Quand tu lis une telle histoire, tu réfléchis, tu comprend que tu n’es pas n’importe où. Il faut se mettre à l’évidence que nous sommes très vulnérable.

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Tu vas chercher quelque chose que tu ne connais pas, que tu vas découvrir. Cela te fera peut-être très peur, mais cette chose est ta propre personne. Le sommet et toi sont deux choses bien différentes, mais en le gravissant tu découvres qui tu es réellement. J’aime l’adage : quand tu as atteint le sommet, continue de grimper.

Tu expliquais l’importance de ne jamais rentrer en compétition avec soi-même.

Ned – Dès le départ, j’ai été formé et on m’a appris à ne pas être en compétition. Le risque intrinsèque est en effet de rentrer en compétition avec soi-même et avec les autres. L’extrême ne peut plus être dominé et tout peut basculer. La personne dépasse le statut d’épanouissement pour rentrer dans l’acharnement. La notion de plaisir est totalement perdue. Lorsque tu dépasses tes capacités, l’erreur peut être fatale.  Le problème est que dans le plaisir, on évolue trop vite.

As-tu déjà subit des tempêtes en montagne ?

Ned – Nous avons eu une tempête au Mont McKinley en Alaska, ce fut effrayant. Elles sont extrêmement violentes dans ces pays et en Arctique. C’était en 2009, et c’est la raison pour laquelle nous n’avons pas pu atteindre le sommet. Les vents frôlaient 200km/h, avec un taux d’enneigement de 3 mètres. Dans ces situations il n’y a pas le choix, il faut se protéger et rester en attente.

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Quel fut le meilleur souvenir de ta récente expédition à la pyramide de Carstensz ?

Ned – Le meilleur moment fut la rencontre avec les papous. Devant cette ethnie, j’ai eu l’impression de faire un bond 15.000 ans en arrière.  Je me suis rendu compte de la grandeur de l’humanité, et je suis  triste en remarquant que nous détruisons notre patrimoine. J’ai eu la chance de découvrir les derniers glaciers sous l’équateur, qui vont bientôt disparaître. En expédition, nous sommes témoins direct du réchauffement climatique.

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Cette expédition au Carstensz fut hors du commun, car on change complètement d’environnement. On quitte le milieu de neige et de glace pour la pleine jungle. La marche d’approche fut éprouvante, elle est considérée comme l’une des plus difficiles du monde. Cela s’est bien passé car nous avions une certaine discipline, nous devions tracer notre chemin nous-même dans la jungle avec les guides locaux.

Comment tes proches perçoivent-ils tes activités en montagne ?

Ned – J’ai toujours eu le soutien de mes proches. Ils savent dans quel engagement je suis. Ils sont ma sécurité intellectuelle, j’en ai besoin pour partir épanoui. Même si ils pensent que j’ai un projet fou, cela reste ma passion et nous échangeons autour.

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(carte des Seven Summits)

Quels sont les futurs projets en vue ?

Ned – Le prochain projet va s’associer aux Seven Summits : les deux Pôles, nord et sud. Ce n’est pas vraiment de la montagne mais plus des marches d’approche dans des conditions difficiles. A cause de la fonte des glaces, le pôle Nord peut être fini dans trois ans.

A l’avenir, je souhaite passer à des expéditions moins engagées, plus dans la découverte, le tourisme. A 53 ans, on prend beaucoup de recul. Les Seven Summits m’ont permis de faire le tour du monde, mais je n’ai pas eu le temps de visiter ces pays. Tu n’as rien le temps de voir en dehors de la montagne. J’aimerai donc effectuer un tour du monde avec mon épouse, ainsi que de retourner au pied de l’Everest avec elle. Ce serait une forme de pèlerinage, pour remercier Chomolungma d’être encore vivant.

Merci Ned pour cet Interview !

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«Si l’esprit élève l’homme, la montagne le grandit.» Ned Bouadjar

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About Cyril Tuloup

A lancé le site en février 2011, aime depuis toujours les figurines et les montagnes. Nourri par la Nature, l'art et l'alpinisme, Un monde de petits bonshommes partage les joies de la création et de l'aventure.